Réalisé en 1972 et officiellement reconnu comme tel en 1985, l’hymne européen est le fruit d’un processus au cours duquel la personnalité d’Herbert Von Karajan a été imposée pour  le réaliser, en même temps que le fait qu’il percevrait des droits d’auteur pour cela. Un « scandale à plusieurs étages », pour Estebán Buch.

Accablant. C’est le qualificatif employé par Estebán Buch lorsqu’il fait le bilan de la création de l’hymne européen. Son dernier déplacement avant le confinement, en février 2020, s’est fait à destination de la Beethoven Haus, la maison natale de Beethoven, à Bonn, qui a été transformée en musée et en centre de recherche. L’occasion, entre autres, de trouver de nouvelles informations qui sont venues compléter ses premières recherches sur la création de l’hymne européen.

Un copié-collé

Herbert Von Karajan en 1972 Photo : Fundo Correio da Manhã via Wikimedia Commons (auteur inconnu)

L’hymne européen est la mélodie instrumentale de  l’Ode à la joie, que l’on entend dans la 9e symphonie de Beethoven. Arrangé par le célèbre  chef d’orchestre Herbert Von Karajan, qui dirigeait à l’époque l’orchestre Philarmonique de  Berlin, cet hymne n’en reste pas moins quasiment identique à l’œuvre de Beethoven. Et pour cause. La partition est en Ré majeur, comme le dernier mouvement de la 9e symphonie. Elle commence par une phrase tirée de « l’annonce » de l’Ode à la joie (mesures 77 à 80 du quatrième mouvement) et se poursuit par la mélodie complète, comme dans l’original (mesures 140 à 187). Elle se termine enfin par une cadence1 identique à celle de la partie chantée de la 9e. Et même si Karajan a introduit un ralentissement du tempo et  quelques modifications de l’orchestration, son travail a essentiellement consisté à copier-coller trois passages du quatrième mouvement de la symphonie d’origine. Ces maigres modifications suffisent pourtant à faire de l’hymne européen une œuvre de création et  d’Herbert Von Karajan un coauteur, qui, à ce titre, a reçu des droits d’auteur jusqu’à son décès, en 1989. Des droits d’auteur que ses descendants continuent à percevoir désormais.

Un chantage moral

Estebán Buch, qui a mis au jour ce qu’il qualifie lui-même de scandale, a montré que Karajan a amené la question des droits d’auteur de telle sorte qu’il était alors trop tard pour que le Conseil de l’Europe puisse faire marche arrière. Le chef d’orchestre avait en effet été sollicité pour faire ce travail, essentiellement à cause de sa notoriété. Mais les membres du Conseil ont été dépassés lorsqu’il a déclaré vouloir, en sus de la réalisation de l’arrangement2 de la musique proprement dit, le diriger et l’enregistrer. La partition a donc été éditée chez Schott et le disque par la Deutsche Grammophon, les éditeurs habituels du maestro.
« Au moment de l’élaboration du projet, lorsque les intentions de Karajan ont émergé, des voix s’élevaient déjà à l’intérieur du Conseil pour dire que l’hymne européen ne pouvait pas être la propriété de qui que ce soit », raconte Estebán Buch. « Cependant, l’opération était déjà lancée et le nom de Karajan déjà annoncé -avec ce qui y était lié : sa célébrité, son pouvoir dans les médias…- la question des droits d’auteur est alors devenue non négociable. Un chantage moral a été exercé pour garder la signature et les droits d’auteur à Herbert Von Karajan, qui a refusé toute concession sur ce point ».

Suite aux recherches effectuées par Estebán Buch en février dernier, il apparaît qu’il est impossible de connaître le montant des droits perçus aujourd’hui par les descendants de Karajan, à cause de la loi européenne sur la protection des données. « Même si cette loi ne doit pas être remise en cause, nous sommes dans une situation où les européens versent des droits d’auteur d’un montant inconnu, à une personne privée, pour une musique qui est seulement un copié-collé » souligne Estebán Buch, qui parle ici de « scandale dans le scandale ».

La signature d’un ancien nazi

Mais le scandale ne s’arrête pas là. Les archives montrent en effet qu’Herbert Von Karajan était un ancien membre du NSDAP, le parti nazi. Il a tenté de rejoindre ce dernier à deux reprises : le 8 avril 1933, date à laquelle sa demande est restée sans suite en raison d’un gel des recrutements du parti, puis en mars 1935, moment où sa démarche a abouti. Même si l’intéressé a affirmé après la guerre, au moment de sa « dénazification », que cette adhésion était opportuniste, parce qu’elle lui avait permis d’obtenir le poste de Generalmusikdirektor qu’il convoitait à Aix-la-Chappelle, en 1935, sa première tentative, en 1933, tend à invalider cette hypothèse. Ne reste alors que celle d’une sympathie pour l’idéologie du parti nazi. L’Europe veut faire des droits de l’Homme et de la démocratie le fondement de son existence. Elle se présente comme un rempart contre un nouvel épisode dramatique et destructeur, tel que celui qui a été engendré par le nazisme. C’est d’ailleurs pour cela que le quatrième mouvement de la 9e Symphonie de Beethoven a été choisi, avec ses paroles -le poème de Schiller- qui chantent que « Tous les hommes deviennent frères ». Dès lors, il est au minimum très dérangeant et problématique de trouver, au bas de l’hymne européen, la signature d’un ancien membre du parti nazi. Comme un retour par la fenêtre d’une idéologie mortifère précédemment chassée par la porte. Un hymne est un symbole. Or, « les symboles sont tenus à l’exemplarité sous peine d’affaiblir les valeurs dont ils sont la représentation sensible dans l’espace public », rappelle Estebán Buch. S’agissant de l’hymne européen, ce « scandale à plusieurs étages », celui-ci est devenu un symbole de compromissions multiples. « Un problème moral et politique » conclut Estebán Buch.

Ecouter l’hymne européen

(Notez les très légères différences avec le 4e mouvement de la 9e symphonie, notamment au niveau du tempo, un peu plus lent, et du rythme)

L’hymne européen est-il « raté » ?

Les européens savent-ils qu’ils ont un hymne ? Et si oui, le connaissent-ils ? Sont-ils capables  d’en fredonner quelques notes ? « Je serais curieux d’une étude sociologique à ce  sujet », dit Estebán Buch. En particulier, pour les jeunes scolarisés après 1985, qui sont censés l’avoir appris à l’école, ce morceau est-il identifié comme l’hymne européen avant de l’être comme la 9e Symphonie ? En l’absence d’une telle étude, on ne peut que se perdre en conjectures. Au-delà, si on considère, comme le fait Estebán Buch, qu’un hymne est « un signe lancé dans le champ politique » et un symbole pour ceux qui s’identifient à une nation, force est de constater que l’hymne européen reste nettement en retrait par rapport aux hymnes nationaux. Y a-t-il donc un « ratage », dans le sens où les européens ne se sont pas emparés de ce symbole comme ils auraient pu le faire ? Difficile à dire. Mais d’un autre côté, « avoir réduit la richesse de la 9e Symphonie à cet hymne est un échec en soi », souligne Estebán Buch.

1) En musique classique, une cadence est une formule mélodique et harmonique qui  ponctue un morceau ou une phrase musicale. Les cadences peuvent être comparées aux  virgules ou aux points dans un texte.

2) En musique, l’arrangement consiste à modifier une œuvre pour l’adapter. Cela peut  consister par exemple à modifier les instruments, à transformer une œuvre pour orchestre pour qu’elle puisse être jouée.